Jean-Louis Poitevin et le groupe Novembre

 

Printemps

Par Alain Fleig
Artiste, Historien et critique

 

En France, du moins, la faillite d'une certaine politique étatique en matière artistique, la faillite du marché autophage et le caractère mafieux du milieu de l'art ne sont plus des secrets quand même une pudeur d'un autre temps empêcherait qu'on le clame. L'existence d'un art officiel est une tradition bourgeoise élitiste et jacobine, reste d'un vieux complexe monarchiste et d'une fascination pour l'exogène, que le système a généralisé à son avantage sous couvert de démocratisation et de pseudso-décentralisation. Une telle situation bloquée empêche tout renouvellement et toute voix discordante : les jeunes artistes sont condamnés à plier, à se conformer ou à se taire et œuvrer dans l'ombre. Une réaction, évidemment, ne peut que se faire jour à cet état de fait, rencontrant à point nommé la formation, en d'autres domaines (notamment musicaux ou informatiques), de petits groupes indépendants et de réseaux d'artistes.
C'est de cette situation qu'est né, à Paris, le "Groupe Novembre", non pas une formation artistique et idéologique sur le mode du groupe surréaliste ou des autres groupes ou écoles artistiques du passé, toujours donneurs de leçons, mais plutôt une sorte de coopérative, réaction nouvelle à une situation contemporaine.

Pour de toutes autres raisons politiques, de tels groupes sont nés aussi en Allemagne depuis une vingtaine d'années et se sont développés depuis la Réunification montrant là une tendance nouvelle à dépasser le jeu du capitalisme criminogène et triomphant. Novembre, c'est, tous les deux ans le mois traditionnel de l'immense manifestation parisienne en matière de photographie : le Mois de la Photo. C'est parce qu'ils ne pouvaient s'y faire entendre, ou plutôt y montrer leurs œuvres, qu'un certain nombre de jeunes artistes photographes se sont regroupés pour participer à ce qu'il est convenu d'appeler le "Mois off", suites de manifestations parallèles qui, si elles ne rencontrent guère de succès médiatiques (la presse française étant viscéralement liée à l'argent, à la mode et au pouvoir), connaissent auprès du public et des vrais amateurs, lassés des grand-messes officielles, un succès grandissant.

Ces manifestations, aussi bien que les participants du "Groupe Novembre" lui- même, sont hétérogènes et ne présentent pas toujours un intérêt de même niveau, mais ça n'est pas à mes yeux l'essentiel. Ce qui Importe, c'est que des individus se regroupent pour réagir et ce d'une façon différente de la manière accoutumée des festivals "off" habituels en d'autres domaines, car l'intérêt du "Groupe Novembre", c'est qu'il fonctionne pratiquement et se manifeste aussi en dehors (les expositions calendaires qui l'ont fait naître, telle, aujourd'hui cette manifestation en Allemagne, pays qui bénéficie d'une aura prestigieuse aux yeux du petit monde de l'art International (les musées remarquables, les différentes foires et la célèbre Dokumenta).

Divers, les membres du groupe ont cependant en commun d'aborder la photographie non du côté de l'image ou du référent, mais par son matériau même et ses capacités physico-chimiques. Ce sont les processus spécifiques qu'ils interrogent, mais aussi les processus de création et de réception, à l'instant où de nouveaux moyens apparaissent, totalitaires, pour s'emparer de l'effet de représentation et le véhiculer. C'est sans doute, à terme, cette obsolescence de la photographie qui permet désormais qu'on s'en saisisse à d'autres fins, faisant de l'image indicielle cet élément du dialogue avec le monde, avec l'Autre et l'invisible, qui a toujours été la problématique de l'art, avant que, penché sur son propre nombril et ses névroses personnelles, il ne bégaye douloureusement.

Il est certain que cette pratique, toute d'intelligence et de subtilité, n'est guère à la mode chez ceux qui prétendent, entre deux opérations de bourse, régler la création mondiale ni chez les petits toutous français du Marais qui suivent en jappant et tortillant de la queue, quémandant les restes. Il me semble pourtant qu'à travers les travaux de la plupart des membres du "Groupe Novembre", une véritable position artistique est affirmée, digne du plus grand intérêt. Et le nombre de manifestations qu'ils affichent à leur palmarès, en commun ou individuellement, montre bien, qu'en dehors de l'art officiel, dont il faut souhaiter qu'il ne, les reconnaisse jamais (car ce serait signer leur Inféodation), Il y a un public qui ne s'en laisse pas compter et apprécie leur travail pour ce qu'il est : riche, complexe, sensible et de surcroît, non dénué d'esthétique, ce qui n'est sans doute pas l'essentiel, mais n'est pas négligeable par les temps qui courent.

Qu'importe, en fait, si chez les mâcheurs de chewing-gum on se gausse de l'art français" étatique et pontifiant, si ce que montre, en général, notre pays, " est effectivement pas brillant (cf. la dernière Dokumenta), nos “Novembristes" ne vont pas refaire une Révolution, nous savons désormais que ça consiste, tout en s'épuisant, à reconduire les mêmes pouvoirs, en pire. Mais le "Groupe Novembre", et il n'est pas seul, loin de là, démontre qu'il y a à côté des manifestations officielles ou officieuses (mais c'est la même chose la plupart du temps) une véritable recherche artistique vivante, plus nombreuse et diverse qu'on ne le croit ici. Des quartiers, des banlieues, des provinces (on dit maintenant les Régions), des voix s'élèvent pour refuser la main-mise d'une toute petite caste, snob et le plus souvent inculte, sur la création photographique et artistique. Une urgence se fait jour autour de la photographie et aussi de la vidée, pour appeler à, se rencontrer à se regrouper et à communier dans le même désir d'images, mais d'images évidemment différentes de celles qui nous sont infligées à longueur de médias. Cette recherche qui n'est d'ailleurs pas spécifique et rencontre des démarches semblables, mais mieux admises, chez nos voisins, pose à l'image de véritables interrogations fortes, multiples et, dans le même temps, jubilatoires et amoureuses, qui rejoignent les préoccupations de nombreux citoyens conscients, au moment où l'Europe, à peine en formation, vacille sous les coups de l'anticulture mondialiste, prognate et à front bas, affamée de ses seuls intérêts immédiats.