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La conscience d'une rupture travaille ces mots de Martial Verdier. Instrument d'une société qui voile les fractures qui l'agitent en offrant au regard des surfaces lisses et propres, la photographie est devenue un lieu de normalisation extrême; où le photographe ne peut plus trouver sa place, car sa sensibilité y est réprimée, systématiquement. Un lieu frappé du sceau de la clôture, où tout est devenu étranger à l'art.
Rester photographe résonne alors comme un impératif vital, une tentative de l'artiste pour préserver son être. Quitte à briser le cloisonnement qui enferme son art et amener celui-ci ailleurs, sur un terrain nouveau. |
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Avec dérision, d'exposer des choses rouillées, amusement à faire quelque chose de sale en photographie, dit-il. Mais en transformant du même coup et radicalement le mode d'expression photographique. Le support cesse d'être invisible et inerte pour apparaître comme détermination structurante de l'uvre. L'image cesse de se déployer en profondeur pour émerger dans la matière même de la surface métallique. Constante à de rares exceptions près de la photographie, l'espace illusionniste se rompt. Et s'ouvre ainsi la vole d'une abstraction photographique. « S'il y avait une voie évidente d'abstraction en photographie, je n'aurais pas fait ces plaques », explique Martial Verdier.
Mais ces plaques conservent la trace d'une figure, le souvenir du réel. C'est que le choix du support recèle l'essence d'une critique fondamentale. pour une société qui ne cherche qu'à lutter contre la dégradation des apparences, le métal qui rouille est insupportable. L'artiste qui creuse en direction d'une forme d'apparition esthétique de la rouille se trouve alors dans les fractures mêmes que d'autres tentent de voler: il brise les surfaces lisses de la normalité et découvre quelque chose de nouveau dans les espaces vides.
La tension figuration / abstraction de l'uvre révèle alors un sens profondément dialectique. Par son apparition esthétique, la rouille perd sa connotation de destruction: elle dessine les contours d'une réalité dépouillée du voile du mensonge, et apparaît comme ce qui, au sein des processus de décomposition à l'uvre à l'intérieur du réel, est susceptible de laisser transparaître une autre réalité possible, toujours ouverte.
Tout est possible. Substance matérielle du rêve de l'artiste, la rouille devient pour l'être de la femme un espace délivré de l'aliénation.
Essence de l'image normalisée de la femme, partout paré du voile hypocrite de l'esthétisme, le regard sexiste se brise. Et les plaques de Martial Verdier apparaissent alors comme la préfiguration artistique de la libération. La possibilité d'une corporalité autre s'y trace, trouvant dans les hasards de la matière en mouvement le principe d'un libre déploiement toujours empêché.
Aussi l'eau n'occupe-t-elle pas par accident le cur de la création. Le pouvoir destructeur attribué à l'eau qui oxyde porte lui aussi l'empreinte du mensonge. Lorsque, entre les mains du rêveur, cette eau redevient donatrice de vie, elle perd toute violence. Et l'eau qui perd sa violence perd sa masculinité. C'est une eau qui, désaliénée, retrouve son essence féminine.
Pour l'artiste qui se dent dans les failles du réel, quoi de plus naturel que le corps encore réprimé de la femme soit enfin l'uvre de l'élément féminin par essence ?
Gaston Bachelard avait raison: une goutte d'eau puissante suffit pour créer un monde et dissoudre la nuit
Dans la matière qui s'érode, s'oxyde, se décompose sous la douceur d'une eau qui murmure, un autre monde est en germination. Un monde réprimé dans celui-ci, mais que le rêveur sait faire transparaître. Un monde où l'homme s'oriente vers les qualités esthétiques inhérentes à la nature et cesse de la détruire.
Un monde que chacun peut dès lors rêver, pour peu d'être attentif à ce que la matière s'est plue à dire à l'artiste qui a su l'écouter. Qui a su, comme le rêvait Ernst Bloch, aider la nature à ouvrir les yeux : l'aider ici-bas à devenir ce que peut-être elle aimerait être.
Stéphane Moracchini
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